
Des beaux quartiers de Paris à une cellule de 9 mètres carrés à Gradignan, la pente est raide pour Patrice de Maistre, au bord des larmes lors de l’audience, hier, à Bordeaux. (Photo Quentin salinier)
C’est une véritable descente aux enfers et il ne s’en remet pas. Dans la nuit du 22 au 23 mars, Patrice de Maistre est subitement passé des beaux quartiers de la capitale à une cellule de 9 mètres carrés de la maison d’arrêt de Gradignan, qu’il partage avec un codétenu. Pour fuir ce cloaque, l’ancien gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt est prêt à donner toutes les garanties possibles et imaginables. Augmenter le montant de sa caution, déjà fixée à 2 millions d’euros, porter un bracelet électronique comme les délinquants de droit commun, et plus encore s’il le faut.
D’un geste de la main, le président de la chambre de l’instruction, Bernard Boulmier, l’invite à prendre la parole. Sous ses yeux, le chef d’entreprise, vêtu d’un costume gris légèrement froissé, se liquéfie. Il est au bord des sanglots en implorant sa remise en liberté. « Je n’ai pas mérité cela », lâche-t-il d’une voix tout juste audible. Le contraste sonore avec les propos tenus un peu plus tôt par l’un de ses avocats, Me Pierre Haïk, est saisissant. « Tout a été scellé avant même qu’on puisse entendre Patrice de Maistre. C’est un guet-apens judiciaire », a tonné le ténor du barreau parisien, dénonçant « le climat de violence » entretenu par les magistrats bordelais.

L’avocat général Pierre Nalbert a vainement demandé hier que l’audience se tienne à huis clos. « Pour des raisons de conservation des preuves, nous ne pouvons pas tout déballer. J’en dirai le moins possible. » Mais suffisamment en tout cas pour étayer la position du parquet, qui, jeudi dernier, a appuyé la demande de placement en détention de Patrice de Maistre formulée par le juge d’instruction Jean-Michel Gentil. « Nous ne voulons qu’une seule chose : que la vérité soit faite, précise le magistrat. Son incarcération garantit la poursuite des investigations. Compte tenu de ses relations à l’étranger et de ses moyens financiers, nous craignons des interférences. »
« Il a menti »
L’ancien gestionnaire de fortune de la milliardaire est aujourd’hui derrière les barreaux pour ne pas avoir dit aux juges que, entre 2007 et 2009, il avait fait procéder au rapatriement de Suisse de 4 millions d’euros en espèces, issus de comptes clandestins détenus par la famille Bettencourt. « Il a menti, insiste Pierre Nalbert. Lorsqu’il avait été précédemment interrogé à ce sujet, il avait nié avoir participé à ces opérations. »
Des regrets malgré tout
Patrice de Maistre assure désormais que ces sommes ont été remises à la famille Bettencourt. Juges d’instruction et enquêteurs en doutent fortement et cherchent d’autres bénéficiaires. Deux retraits de 400 000 euros sont survenus au moment de la présidentielle de 2007. Une période où l’ancien gestionnaire de fortune a rencontré plusieurs fois Éric Woerth, le trésorier de l’UMP, alors chargé du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy.
« Je n’ai rien fait de ce qui m’est reproché. J’ai seulement travaillé pour les Bettencourt. J’ai aussi bien gagné ma vie avant eux qu’avec eux, se défend Patrice de Maistre, aujourd’hui à la tête de sociétés qui emploient 80 salariés. Ce que je n’ai pas fait, c’est arrêter un système qui existait depuis quarante ans. Je le regrette. Cela aurait été plus facile pour moi de le dénoncer. »
Depuis des décennies, les Bettencourt, qui « arrosaient » nombre de politiques, fraudaient en toute impunité le fisc en dissimulant une partie de leurs revenus en Suisse. Ils disposaient d’au moins 100 millions d’euros répartis sur dix comptes. Un avocat genevois, Me René Merkt, faisait office de banquier et gérait les demandes de la famille lorsque celle-ci souhaitait rapatrier du liquide. Le mécanisme, sophistiqué, passait par des organismes de compensation, un écran bien pratique pour masquer l’origine des fonds convoyés depuis la Suisse par des coursiers.
« Tarte à la crème »
« Depuis 2010 et les perquisitions effectuées au cabinet de l’avocat, les juges connaissaient l’existence de ce système de mise à disposition d’espèces, insiste Me Jacqueline Laffont, l’une des trois avocats de l’ancien gestionnaire. Patrice de Maistre n’a pas menti. Il n’a pas répondu à une question qu’on ne lui a pas posée. Le procédé est déloyal. » Reste bien la concomitance troublante entre certaines dates de remise de fonds et les rencontres de Patrice de Maistre avec Éric Woerth, le grand argentier de l’UMP. Mais cela justifie-t-il la détention provisoire ?
« On nous parle aujourd’hui du risque de pression sur les témoins. Une tarte à la crème quand on ne sait plus quoi dire. Il n’existe pas aujourd’hui. Il n’existait pas hier. Et Dieu sait s’il y a eu des surveillances. Il n’existera pas demain », promet Me Haïk, rappelant, certificats médicaux à l’appui, que la détention ne peut qu’aggraver les problèmes cardiaques de son client. La chambre de l’instruction rendra sa décision ce matin.