« 100 jours pour répondre »

Jacques Attali : « Les électeurs doivent exiger des réponses sur ces questions clés. »

Jacques Attali : « Les électeurs doivent exiger des réponses sur ces questions clés. » (Photo J. Muguet/IP3)

Votre nouveau livre apostrophe les candidats à la présidentielle, mais s’adresse surtout aux électeurs…

Jacques Attali. Oui, car nous sommes tous complices – électeurs, journalistes, candidats aux élections – de la politique de l’autruche qui consiste à éviter de parler des vraies questions. La défense, l’école, la fiscalité, les addictions, la manière de gouverner, ces questions sont difficiles, mais c’est d’elles que dépend l’avenir du pays.

En vous lisant, on découvre, en 153 questions clés qui posent les faits et décrivent les options possibles, un véritable « état de la France »…

Dans l’exercice de pédagogie démocratique que je propose, il est essentiel de s’entendre sur les faits. Les établir demande un investissement intellectuel, et je m’attends à ce que le constat soit discuté. Mais c’est la seule façon de permettre aux électeurs d’avoir un avis et en tout cas d’exiger des candidats qu’ils répondent de façon circonstanciée à ces questions.

La première – comment s’en étonner ? – porte sur la situation financière du pays. Quels sont les faits ?

Ils sont déterminants. J’établis que, si nous suivons la trajectoire actuelle, la France sera en faillite en 2015. Plus précisément, la France sera discréditée par les marchés dans trois ans. Outre la difficulté de trouver de l’argent en raison de taux d’intérêt élevés, cela fragilisera la possibilité pour le pays de construire quoi que ce soit de solide en Europe.

Autrement dit, le président élu en mai 2012 n’aura pas le choix…

Si, bien sûr. Car l’option consistant à ne pas restaurer les finances publiques est une position politique respectable en soi. Mais il faut en assumer les conséquences : sortie de l’euro, fermeture des frontières, récession, déclin. Si elles ne veulent pas de cette France-là, la droite et la gauche sont face à la même contrainte : aucune option n’existe avec des dépenses sans recettes correspondantes. Quels que soient les choix, ils se feront à budget constant ou à budget déclinant.

Vu sa situation financière, la France peut-elle encore rester une puissance majeure ou doit-elle se résigner à n’être qu’une puissance moyenne ?

Elle a les moyens de rester un acteur clé de la scène internationale. Elle garde une armée très forte et peut rester, même à budget constant, une grande puissance militaire. Mais cela suppose un débat stratégique. Or, ni la primaire socialiste ni le début de campagne n’ont mentionné le mot « défense », pourtant principale compétence du président de la République. L’absence de débat est d’autant plus préjudiciable que nous avons pris du retard : si on avait parlé défense durant la campagne de 2007, on aurait sans doute moins de Rafale et plus de drones, ces avions sans pilote dont l’absence dans notre panoplie est une immense erreur et une immense faiblesse, fruit d’un choix qui n’a pas été discuté.

Mais la discussion est engagée…

Oui, elle a enfin lieu mais, si elle avait été menée il y a cinq ans, nous aurions eu plus de moyens d’avoir sur le sujet une indépendance. Si la France veut rester influente, elle doit refaire très vite son livre blanc sur la défense. C’est aussi durant le prochain mandat, peu de gens le savent, que le président doit décider de bâtir ou non de nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] : si la décision n’est pas prise à temps, les actuels SNLE n’auront pas de remplaçants en 2030.

De « vraies questions » sont pourtant discutées, par exemple le nucléaire civil…

C’est vrai et je m’en réjouis, mais on parle surtout de sujets qui ne sont pas de la compétence du président, comme la TVA sociale, qui est du ressort du Parlement. Pendant ce temps, on élude une question à mes yeux essentielle : la façon de gouverner.

Il s’agit moins des alliances que de dire aux électeurs qui va conseiller le président, quel genre de réunions on va organiser, comment on va s’y prendre pour que les décisions prises soient appliquées. Aurons-nous un président qui fait des annonces ou un président qui vérifie tous les six mois l’application des décisions ? Et, dans ce cas, il faut dire comment : quel tableau de bord ? Quels instruments de vérification ? Si personne ne pose ces questions, on restera dans la mythomanie politique où l’on croit que les choses se font alors qu’elles ne se font pas.

Vous qui avez travaillé pour François Mitterrand et remis deux rapports à Nicolas Sarkozy, récusez-vous le clivage gauche-droite ?

Non, mais cette grille de lecture ne suffit pas pour répondre sur la façon de gouverner ou sur les questions de mœurs. D’ailleurs, la commission que j’ai présidée à la demande de Nicolas Sarkozy abritait des gens des deux bords, et nous avons réussi, en toute liberté, à rendre un rapport unanime.

Ce travail m’a beaucoup aidé, mais avouons qu’il était bizarre de voir un président demander un programme à une commission alors qu’il était censé avoir été élu en en ayant un.

N’est-on pas tenté de surestimer le pouvoir d’influence et de décision réel d’un président ?

Sa marge de manœuvre est bien plus faible qu’elle ne l’était encore du temps de François Mitterrand. La décentralisation, la chute de l’URSS, la création de l’euro ont beaucoup réduit le pouvoir présidentiel. Il n’empêche que, sur les 150 sujets dont je parle, le président et le Parlement auront leur mot à dire. Selon la façon dont ils répondront et gouverneront, nous aurons une France totalement autre.

Même sur des sujets comme le chômage ou la protection sociale ?

Le chômage ne dépend pas que de nous, mais on voit que des pays comparables peuvent avoir de meilleurs résultats en usant de méthodes différentes. Deux sont à développer : la création d’entreprise et la formation des chômeurs.

La montée des dépenses de santé ? On peut la voir comme une catastrophe ou s’en réjouir, mais le déficit est d’abord le fait du budget abyssal d’un État en surendettement.

N’est-ce pas surtout d’une vision que manque le pays ?

Si. Le débat politique doit sortir des questions de personnes et d’anecdotes. Il reste cent jours pour poser les bonnes questions. La France est puissante, sa population, très bien formée, rêve de vivre ensemble et au pays. Elle ne doit pas baisser les bras mais savoir aller chercher les talents. Alors elle continuera de compter au XXIe siècle.

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